Les chroniques du Journal du Gamer invitent régulièrement des personnalités à réfléchir sur l’actualité du jeu vidéo. Cette semaine, Daniel Andreyev, journaliste, spécialiste de la culture japonaise et des comics nous fait partager les sentiments contradictoires qu’il éprouve pour le Tokyo Game Show, un salon qu’il fréquente depuis quinze ans. Pour nous, il analyse les causes du rayonnement déclinant du salon nippon et de la production vidéoludique japonaise dans son ensemble.

Un embouteillage au Japon ne ressemble à aucun autre. Une véritable vision d’un autre monde. Pas un coup de klaxon, pas une insulte, pas la moindre vague. Un ami, marié à une japonaise, invoquait souvent ce moment où tout est inerte façon « Walking Dead » pour m’expliquer son impossibilité de vivre au Japon. Comme s’il signifiait l’incapacité du pays à réagir.

« Le TGS, c’était mieux avant »

Réagir. Malgré un renouvellement régulier des consoles, le Tokyo Game Show a pris un terrible coup de vieux. Le salon qui nous faisait rêver, tout gamins, grâce à quelques de reportages et quelques photos scannées qui se battaient en duel dans la presse (ah le papier, remember !), n’est plus que l’ombre de lui-même. Et je le dis avant de pénétrer dans l’enceinte du Makuhari Messe pour son édition 2012 : pour tous les observateurs, le salon est en danger, lui qui a gardé la tête haute l’an passé, en faisant comme s’il n’y avait pas eu de Tsunami.

C’est d’ailleurs peut-être mon dernier Tokyo Game Show. J’y vais quasiment depuis qu’il existe et n’en ai manqué que peu d’éditions. Maintenant, il est surtout l’occasion d’essayer quelques jeux, de retrouver des potes, la mine fatiguée par des interviews pas toujours passionnantes. Et puis, raconter les jeux, communiquer mon enthousiasme, partager mes critiques, c’est ma passion. Mais plus les années passent et moins l’on est capable de trouver quelque chose de mémorable. L’année dernière, le jeu du salon était, d’un avis général partagé par mes collègues et amis, Rhythm Kaitô R, le tout mignon voleur dansant de Sega sur 3DS dont il ne semble déjà plus rien rester, quelques mois après sa sortie.

Le problème vient de l’accumulation de facteurs aggravants. La plupart des gens pensent que c’est l’absence de jeux AAA, de ces super productions dont le pays semblait encore détenir la potion magique jusqu’à la fin de la PlayStation 2. Ce n’est pas totalement vrai : les éditeurs japonais ont toujours excellé dans ces jeux qui ne nécessitent pas de grandes ressources, dans ces softs « de flux », presque de milieu de gamme. Jet Set Radio qui ressort aujourd’hui en dématérialisé en version HD fut présenté au TGS dans un anonymat significatif. Un petit jeu bricolé par une bande de chevelus avec une technologie nouvelle qu’on ne nommait pas encore le « cel-shading« , sur une Dreamcast déjà maudite dont le décès prématuré a fini par lui valoir une place de choix au panthéon des gamers. C’est plutôt de ce genre de jeu innovant « qu’on n’a pas vu venir » dont manque le Japon aujourd’hui.

Jet Set Radio HD est sorti le 18 septembre 2012 sur XBLA et PSN.

Le club de l’économie

Il y a ces satanés téléphones portables dont les forfaits ont siphonné un peu plus le pouvoir d’achat. Et leurs têtes de gondoles, le géant du jeu mobile Gree en tête, s’affichent dès l’entrée du salon, en lieu et place des stands de Namco, Konami ou Sega, relégués dans la deuxième salle du salon. Il y a aussi le simple fait que les éditeurs se sont tous restructurés entre eux. Fusions, OPA ou simplement faillite, ils sont nombreux, ceux qui n’ont pas eu les reins assez solides. Moins d’éditeurs, moins de stands et fatalement moins d’offres. Et le pire, c’est que la situation économique est aggravée par un yen qui a atteint récemment un niveau inouï, ce qui nuit aux exportations et ainsi de suite. Le marché survit en grande partie grâce à l’obstination de Nintendo, le seul constructeur à avoir toujours dit niet au TGS, et à son enthousiasme méthodique à sortir ses classiques.

La forme même d’un salon est contestable dans la mesure où au TGS ne se tiennent pas des conférences réservées à la presse comme à l’E3, mais où les jeux sont vraiment mis en avant, avec deux jours entiers ouverts au public. Hors, aujourd’hui, le grand public n’aura même pas à faire la queue pour jouer aux prochaines sorties, ils l’ont à l’œil, sans bouger. C’est la légitimité d’un grand salon avec des effets sonores, des files d’attente savamment organisées et de jolies hôtesses en short et cuissardes en vinyle, oui même ça, qui est remise en cause.

Photo copyright Kamui Robotics.

On pourrait bien sur dire que les observateurs sont blasés. Et pourtant ils peuvent être encore impressionnés. L’an passé, on a senti un séisme au TGS. Peut-être pas si gros que ça mais suffisamment mémorable pour marquer les journalistes rassemblés dans la salle de presse, y compris ceux de la West Coast. Dans ce petit local en longueur, avec ses prises Ethernet et sa petite échoppe qui sert des Ramen tellement immondes qu’ils font passer ceux de la rue St Anne pour du Master Chef, tout ce petit monde se trouve entièrement enfoui sous d’énormes blocs de béton. Alors que les journalistes étrangers y allaient de « hé, t’as senti ? », un peu flippés qu’un morceau d’immeuble ne leur tombe sur la gueule, les japonais, portés par un mélange d’habitude, de courage et de résignation, n’ont pas bronché.

L’auteur : Daniel Andreyev (@kamuirobotics) a écrit pour les principaux magazines de jeux vidéo quand le papier n’était pas encore nostalgie. En attendant son premier roman, il continue à partager ses analyses et obsessions pop-culturelles dans ses articles pour différents sites (parmi lesquels jeuxvideo.fr) ainsi que sur son blog, affuté comme un coup de pied dans les dents.

Photo de Une copyright Tenaciousme