C’est un peu notre terre de contrastes à nous, Eric Viennot, toujours à la pointe des expérimentations ludique, mais résolument old-school dans son goût pour l’écrit. Sans cesse inquiet de l’état de l’industrie du jeu vidéo tout en prenant des risques. Un indépendant qui parvient à séduire une entreprise comme Orange. Et développe pour elle son dernier trip : une enquête paranormale qui tire parti de toutes les utilisations du web. Alt-Minds se joue sur tablette, et malgré des débuts un peu houleux passionne déjà les courageux enquêteurs qui bravent les crashs de serveur et les soucis techniques.

Alt-Minds reprend le concept de ta précédente série de jeux In Memoriam : une enquête communautaire qui sort de l’écran et se répand sur le web. Tu n’as pas peur de te lasser, de raconter toujours la même histoire ?

Non car c’est un univers très personnel. C’est une voie, plus qu’un univers, qui contient toujours des parties inexplorées. J’essaie de développer des concepts novateurs, d’aller plus vers la série TV, afin de dépasser les limites du jeu d’enquête. Avec Lexis Numérique, on a essayé de mettre en place à travers Alt-Minds un terrain de jeu ouvert. On est bluffés de ce qu’on a réalisé ! On se rend compte qu’on a créé une masse de contenu, à tel point qu’on n’a pas pu tout traiter en une saison. Ça nécessiterait bien deux ou trois saisons. Mais attention, j’ai voulu offrir une vraie fin aux joueurs, même s’il reste quelques mystères irrésolus.
La question qu’on se pose maintenant, c’est si ça va changer la donne.

Tu parles de travailler avec la télévision ? C’était très différent de tes précédentes expériences avec des éditeurs de jeu vidéo ?

Tu sais, il y a cinq ans, j’avais des gros doutes. In Memoriam 2 n’avait pas bien marché et je suis allé voir la télé. Ils m’ont dit que c’était trop tôt pour eux, que j’avais trop d’avance… Mais ils avaient tort. La preuve on a bossé l’an dernier sur Braquo pour Canal +. Et depuis on a été approchés par d’autres chaînes.Mais les gens de télévision n’ont pas la culture du jeu, ni du net. Ils ne pensent pas à intégrer le spectateur. Ils pensent au scénario d’abord, puis au jeu en réalité alternée (ARG). Mais c’est trop tard, on ne peut plus lancer de passerelles.

Et avec Orange, ça s’est passé comment ?

C’est Orange qui m’a contacté pour lancer un projet ambitieux, un pilote en Europe. Le but, c’était d’être les meilleurs sur les ARG. Ils ne connaissent pas forcément tous les codes du jeu vidéo, mais on était d’accord sur ce qu’on voulait : un vrai jeu facile à comprendre, avec plusieurs points d’entrée et niveaux d’engagement.Après In Memoriam 2, avait déjà l’idée d’un projet entre série tv et jeu vidéo, qui s’appelait à l’époque Twelve. C’est devenu Alt-Minds. Tu sais, dans le jeu fait exactement ce qu’on fait tous les jours sur une tablette ou un ordinateur : lire du texte, regarder de la vidéo, aller sur les réseaux sociaux. Pour ça, c’est un OVNI qui sort de la nécessité de connaître les jeux vidéo. C’est surtout ça qu’on voulait.

Reprendre les utilisations naturelles de la tablette pour créer un gameplay de jeu vidéo vraiment pensé pour ce support ?

Oui ! Merci ! Alt-mind c’est une réponse à la question « comment inventer de nouveaux gameplay sur tablette ? » Je ne dis pas qu’elle est parfaite, mais elle ouvre une voie. Les jeux sur tablette, c’est un peu les mêmes qu’il y a vingt ans avec de meilleurs graphismes et le tactile en plus. Et pour moi, c’est pareil. En tant que game designer depuis vingt ans, j’ai l’impression qu’on se répète. Avec Alt-Minds, on utilise le texte et les vidéos dans un univers crédible. Mais tous les éléments du jeu vidéo sont là : engagement, récompense, points d’expérience, inventaire, missions, on est guidé. Comme dans un jeu vidéo classique.
Finalement , c’est très retro gaming car il y a du texte !

Justement, on sent un revival des vieux jeux des années 90. Des vieilles gloires du jeu vidéo qui réussissent à financer un jeu sur Kickstarter. Ça te fait pas un peu l’effet d’un rétropédalage ?

Alors je suis très copain avec Fred Raynal, et il en a ras-le-bol des productions à plus de deux cent. Il dit qu’on n’a plus la mainmise sur la création. C’est pour ça qu’il préfère partir vers des projets plus expérimentaux sur iPad. En trente ans, on a foncé en oubliant des choses à explorer. Quand je vois un Molyneux faire Curiosity, je crois qu’on a un petit problème. Si on n’a plus confiance en lui, ça fait flipper, non ? Y-a-t-il encore une place pour les vieux game designers ?

Donc, tu penses qu’on pourrait trouver de l’espoir en se tournant vers le crowdfunding

A propos de Kickstarter, on parle de ce qui marche, mais pas du reste. Pour un Molyneux ça peut fonctionner, s’il trouve une idée ambitieuse mais sympa. On est à un tournant. Les éditeurs prennent peu de risques, sauf peut-être Bethesda lorsqu’il répond au manque de nouvelles licences avec Dishonored. On a d’un côté les blockbusters comme Assassin’s Creed III, avec un tel marketing… Et de l’autre côté les projets expérimentaux. Un jour j’ai dit à Guillemot : « Les projets innovant ont des tout petits budgets. Mais pourquoi ne pas essayer de lancer des jeux moyens ? Il y a certainement un marché pour ce que j’appelle une voie du milieu. »

Qu’a-t-il répondu ?

Il a répondu : « c’est pas si simple. » En même temps, Michel Ancel a ramé pour relancer Beyond Good and Evil. Parce que les joueurs qui l’attendent ne sont pas dans la masse. Toi et moi, on n’est pas dans la masse. T’as vu la moyenne d’âge au Paris Games Week ? Des gamins ! Tout le monde attend les nouvelles consoles pour relancer la créativité. Mais la Wii U, elle est trop compliquée ! Qu’est-ce qui nous dit que les gens qui ont acheté une Wii vont acheter une Wii U ? On est dans une impasse.

Pour en revenir aux tablettes, tu as vu que Microsoft travaillerait peut-être sur une Xbox Surface, spécialement développée pour le gaming ?

Oui ! ça m’intéresse car les tablettes amènent une complémentarité. Je reviens à la Wii U, je crois que c’est une erreur que le Gamepad s’arrête lorsque tu éteins la console. Ce n’est pas dans l’air du temps. Mais une tablette Xbox Surface, c’est exactement la bonne réponse de Microsoft pour contrer la Wii U. J’attends aussi de voir ce que va faire Apple avec la télévision, je pense que c’est eux qui vont la révolutionner, comme ils ont révolutionné la musique. Comme d’habitude, ils sont les seuls à prendre des risques. Je prends aussi des risques avec ma boite, parce qu’on n’a pas le choix.

C’est compliqué de prendre des risques aujourd’hui ?

Non c’est très simple. Mais les gens ont peur.

Finalement, c’est le plus vieux qui flippe le moins ?

Oui ! (Il éclate de rire) Ce qui m’intéresse, c’est le présent et le futur. Et j’ai la chance d’avoir un associé qui me suit dans mes délires. Il faut oser. Le problème, c’est qu’il y a dans toutes les boites des marketeux qui freinent la création. Or ce ne sont pas les gens du marketing qui créent les révolutions, car ils reproduisent ce qui a marché. Osons ! N’ayons pas peur !