Malgré une popularisation grandissante, la scène de l’eSport voit très peu de femmes percer à haut niveau. Faisons le point sur la situation de la mixité dans ce domaine.

Team Invasion eSports, Dota 2

Team Invasion eSports, Dota 2

Si la démocratisation de l’eSport doit beaucoup au rachat de Twitch par Amazon en août dernier, elle a également mis en lumière des problématiques moins glorieuses. Naissent notamment depuis quelques mois des questionnements concernant la mixité dans le secteur. Et principalement pourquoi cette mixité semble quasi inexistante.

On se rappelle sans mal de cas de non-mixité en compétition qui ont fait polémique, comme le championnat de France de Mario Kart, en mai dernier, qui séparait hommes et femmes, ou plus radical encore, l’impossibilité pour les femmes de s’inscrire au tournoi Hearthstone de l’IeSF en Finalnde (heureusement, le bad buzz aidant, cette décision fut vite oubliée). Mais au-delà de ces réglementations, c’est toute une communauté qui donne l’impression d’être sclérosée par le sexisme et le rejet des femmes dans son bac à sable, alors qu’elles font preuve de tout autant de compétence et de talent.

Autre exemple : la présence sporadique et décriée de femmes dans les tournois de versus fighting. Fortement représentés en eSport, les jeux de combat ne peuvent pas se vanter de mettre en avant une énorme communauté féminine, bien qu’il y ait de très bonnes joueuses. Pis encore, on frôle souvent l’insulte et l’irrespect lorsque l’une d’elles met à mal ses homologues masculins. Interrogée suite à un tournoi local de Street Fighter, Camille, joueuse depuis plusieurs années, parle « d’une ambiance très pesante » et de « réflexions faites par les organisateurs » suite à sa victoire en finale. On retrouve également des mots pas si doux sur les chat de Twitch lors de compétitions officielles. Exemple éloquent lors de la participation de Kayane dans le cadre d’un tournoi à la DreamHack.

Esport

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Dans ces extraits, une constante : celle que la communauté semble parfois s’oublier un peu en tant qu’amatrice de sport électronique et préfère se focaliser sur l’intelligence physique des joueuses plutôt que sur leur intelligence tactique. C’est un peu triste.

It’s a man’s man’s man’s world

Et d’ailleurs, les joueuses talentueuses ne manquent pas. Elles sont même parfois répertoriées dans des classements comme ce top 100 des meilleures joueuses mondiales basé sur la valeur totale des prix remportés. Il est à noter que si les classements masculins sont souvent trustés par les Asiatiques – et dans une moindre mesure, par les Scandinaves – le classement féminin est plus diversifié et fait la part belle non seulement aux Nord-Américaines… mais également aux Françaises.

Mais revenons à notre question de départ. Comment se fait-il donc que les femmes soient si peu présentes sur la scène de l’eSport ? Une étude menée par SuperData Research permet de dégager des éléments de réponse. Si plusieurs facteurs sont à prendre en compte, il faut noter une forte influence du marketing tourné vers une portion bien définie de la population : les jeunes hommes entre 18 à 35 ans.

Tout ceci ne serait donc, comme bien souvent, qu’une histoire de gros sous, laissant les femmes sur le côté, tant au niveau des joueuses que des spectatrices (bien que l’on soit à 30% de spectatrices, selon l’étude). Une histoire de gros sous, mais surtout, comme dit plus haut, de problème intrinsèque à la communauté de joueurs et de spectateurs. The Mary Sue, dès 2011, revenait sur le cas Kim Shee-Yoon, autrement connue sous le pseudo d’Eve. Joueuse de StarCraft, elle a subi nombre de remarques insultantes de la part des fans de l’équipe qui l’a recrutée à l’époque. L’affaire est allée tellement loin qu’en 2013, la jeune femme a fermé son compte Twitter… car elle était victime de harcèlement sexuel. Grosse ambiance, deuxième.

Sasha « Scarlett » Hostyn, l'espoir de l'eSport au féminin

Sasha « Scarlett » Hostyn, l’espoir de l’eSport au féminin

La mixité dans l’eSport, un rêve impossible ?

Il existe pourtant des moyens d’amener les joueuses à revendiquer leur passion pour le jeu vidéo et par extension, à montrer qu’elles sont elles aussi capables que les hommes en tournoi. Lâm Hua, spécialiste de l’eSport en France, a plusieurs débuts de réponse à ce sujet. Le premier : la proportion actuelle de joueurs/joueuses. « Si pour 100 mecs qui se lancent dans l’eSport, il y 4 filles, la probabilité de détecter un champion sera bien plus grande côté mecs. » Il est aussi certain que si autant de filles jouaient sérieusement à un jeu que des garçons, les chances de performer seraient équilibrées. « Des nombreux joueurs et joueuses que j’ai pu rencontrer, les garçons ont une plus grande propension à passer beaucoup de temps sur un jeu (et pas beaucoup sur d’autres jeux). C’est là que des études seraient intéressantes, sur les comportements de jeu. »

Il s’agit en tout cas, selon lui, de lutter contre « une société où le machisme reste assez présent, que ce soit dans le jeu vidéo ou la photographie, ou même dans le sport classique. » Depuis quelques années cependant, les mentalités (certaines, disons) dans le jeu vidéo et la high-tech évoluent. Nous sommes passés d’un paradigme où ces secteurs étaient exclusivement le fait des hommes à celui où des femmes s’imposent comme des références pour les nouvelles générations.

Pour Lâm Hua, il est question de s’imposer par leur légitimité, car « toutes les femmes qui jouent au jeu vidéo dans un domaine « public » (vidéo, stream ou tournoi) sont plus susceptibles d’être victimes de remarques acerbes, déplacées, voire même hostiles. » S’il est évident que des remarques négatives voire hostiles ne sont jamais bien accueillies, il est important que les joueuses ne se détournent pas de l’eSport, qu’il soit pratiqué en amateur ou en tant que professionnel.

Il faut aussi relativiser la notion de sexisme que l’on attribue aux tournois « 100% filles ». Il est évident qu’à terme, il est nécessaire de viser des tournois et des équipes mixtes. Mais à l’heure actuelle, ces tournois féminins peuvent aider les joueuses à se distinguer, à montrer leurs performances et à se faire connaître. Voire même en vivre, comme certains progamers masculins. La preuve, avec l’équipe féminine française de Counter-Strike qui a fait parler d’elle lors de sa victoire à l’ESWC, en novembre dernier durant la Paris Games Week.

 L'équipe 3DMax, lors de leur victoire à l'ESWC à la PGW 2014

L’équipe 3DMax, lors de leur victoire à l’ESWC à la PGW 2014

« Internet aime être capable du meilleur et du pire, préférablement les deux en même temps » souligne Lâm Hua. Il est donc crucial de ne pas se limiter à ce pire et vaincre ce clivage homme / femme dans le jeu vidéo et ailleurs. Faire preuve de pédagogie dans les deux sens et montrer que les deux sexes se valent, dans la vie comme sur les écrans.

Moi qui joue avec des copains de classe à League of Legends, promis, la mixité dans une équipe, c’est chouette. Vous devriez essayer.

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