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C’est un choc pour l’industrie vidéoludique. Satoru Iwata, président de Nintendo depuis 2002, est mort ce week-end des suites d’un cancer des voies biliaires à l’age de 55 ans. Malgré ses absences aux derniers E3 qui ne laissaient que peu de doutes sur la précarité de son état de santé, l’espoir d’une rémission complète semblait fondé. D’autant qu’il avait lui-même tenu la dernière réunion des investisseurs.

Iwata représente ce qu’on peut appeler une success story au sein de l’entreprise. Après son diplôme à l’université de technologie de Tokyo, il est embauché à temps plein au sein de HAL Laboratory. Il participera à la création de jeux emblématiques tels que Baloon Fight, EarthBound ou encore la série des Kirby. Il côtoiera des personnalités de renoms, tel Masahiro Sakurai et Shigesato Itoi. Son talent lui permettra même de devenir président de cette filiale dès 1993.

Devenu quatrième président de Nintendo en 2002, il rompt ainsi avec la tradition familiale de l’entreprise qui n’avait connu que des Yamauchi à sa tête. Hiroshi Yamauchi, son prédécesseur, voyait en la personne d’Iwata la synthèse parfaite entre le respect des licences déjà établies et le besoin de changement dont l’entreprise avait alors radicalement besoin.

Ce sera un franc succès. En 2004, dans un besoin urgent de répondre à la PSP de Sony, Iwata lancera sa première console portable, la Nintendo DS, qui reste à ce jour, la console portable la plus vendue de tous les temps. À cette réussite succédera celui de la Nintendo Wii, dont la capacité à faire jouer un nouveau public élargira les frontières du marché vidéoludique sur un terrain encore inconnu. Vendu avec la console partout sauf au Japon, Wii Sports est encore aujourd’hui le jeu le plus vendu de l’histoire du jeu vidéo.

La génération suivante sera plus compliquée pour le patron de la firme de Kyoto. La 3DS, successeur de la DS connaîtra un départ difficile à cause de la concurrence féroce qu’offraient les appareils mobiles. Le succès de la portable arrivera finalement grâce à une ludothèque solide sur un temps plus long. Ce n’est malheureusement pas le destin qui attendra la Wii U qui, malgré de très bons jeux, peine à convaincre un public circonspect devant son concept de manette à écran tactile. Signe fort de sa détermination et son dévouement pour l’entreprise, Iwata n’a pas hésité à diviser par deux son propre salaire pour assumer, à son niveau, les mauvais résultats de l’entreprise.

Iwata parviendra malgré tout à renouer avec les profits en sortant des titres forts sur la console, comme Mario Kart 8 et Super Smash Bros. L’arrivée des amiibos, ces figurines à puce NFC dont le succès n’a d’égal que la difficulté pour Nintendo à les fournir en quantité suffisante, a joué un rôle important dans le retour aux bénéfices de la société.

L’annonce il y a quelques mois de l’arrivée de jeux Nintendo sur terminaux mobiles a été le premier signe du revirement d’Iwata sur un certain nombre de points. D’abord réticent, Iwata a finalement cédé à la forte demande des investisseurs qui voyaient en cette diversification la panacée pour sortir définitivement Nintendo des mauvais résultats.

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Un diplomate au sein de sa propre entreprise

Le rôle que jouait Iwata au sein de l’entreprise était bien plus fort qu’une simple fonction administrative. Hautement apprécié par les employés de Nintendo, Iwata était également une des rares personnes à pouvoir initier des projets novateurs au sein d’une direction très conservatrice. Les membres du « cartel », comme l’appelait l’ancien responsable des jeux indépendants au sein de la société, Dan Adelman, possèdent tous un droit informel de veto sur un projet et les décisions se prennent dans un consensus qui pouvait parfois être handicapant.

Le conservatisme de ce directoire posait également problème et était dû au fait qu’un bon nombre de ses membres dirigeaient Nintendo depuis les années 80/90, sans avoir réellement changé de paradigme, dans une industrie pourtant en pleine mutation. Iwata était alors contraint d’aller chercher l’approbation de chaque membre, pour expliquer, discuter, exposer, convaincre afin de faire avancer les différents projets de la société. Un véritable travail d’ambassadeur à plein temps.

Iwata représentait alors la courroie de transmission entre tous les aspects de l’entreprise. Homme humble, prudent, mais pas rétif aux changements quand ces derniers sont nécessaires, c’est très certainement ces traits qui l’ont poussé à accepter l’arrivée des licences de la firme sur mobile, alors qu’il s’y était opposé par le passé.

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L’ancien président a également donné de sa propre personne dans la communication de l’entreprise. Pleinement tournée vers la base la plus fervente de ses adeptes, Iwata se mettait très régulièrement en scène de manière comique dans les Nintendo Direct, des vidéos diffusées sur internet, qui annonçaient les nouveautés de la firme. Avec Reggie Fils Aimé, président de Nintendo of America et Shigeru Miyamoto, game designer emblématique de l’entreprise, il est ainsi devenu une icône de l’entreprise, avec son lot de catchphrases et de gimmicks qui faisaient le bonheur de la communauté.

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Moins connues du grand public, les Iwata Asks voyaient le président se transformer en intervieweur de ses propres équipes pour dévoiler certains secrets de développement des jeux proposés par Nintendo. Souvent riches en informations, ces interviews internes permettaient d’en apprendre énormément sur la façon dont les jeux Nintendo, étaient créés. Elles montraient également l’attachement d’Iwata à son ancienne profession de programmeur. Le dernier jeu sur lequel il a travaillé était Super Smash Bros. Melee en 2001, jeu sur lequel il a participé au debug, ce qui a permis au titre de sortir dans les temps.

Satoru Iwata, lors de la GDC de 2005

Sur ma carte de visite, je suis un président d'entreprise. Dans ma tête, je suis un développeur de jeux. Mais dans mon cœur, je suis un gamer.

Devant la disparition de son président, la question de la succession va forcément se poser. Pour l’instant, Shigeru Miyamoto et Genyo Takeda, un responsable de longue date de Nintendo, assureront l’intérim afin de s’occuper des affaires courantes, le temps qu’un nouveau directeur soit désigné. Si beaucoup de fans parlent d’une reprise de la firme par le premier, cela est cependant très peu probable tant l’illustre game designer n’est pas rompu aux arcanes de la gestion d’entreprise. Lors de la masterclass tenue à Japan Expo il y a quelques jours, ce dernier déclarait « préférer faire des dessins pendant les réunions » plutôt que de prendre des notes.

Genyo Takeda serait un meilleur candidat. Présent au sein de la firme depuis plus de 40 ans, il est notamment celui qui a suggéré à Iwata et Yamauchi d’abandonner la course technologique, ce qui a donné lieu au succès de la Wii, mais également, indirectement, aux mauvais résultats de la Wii U.

Les prochains jours nous diront qui reprendra les rênes de Nintendo. En tout cas, il n’y aura pas de remplaçant évident ou naturel tant la personnalité d’Iwata était singulière. Un drôle de bonhomme qui aura amusé son monde pendant près de 35 ans. Le monde du jeu vidéo est maintenant un peu plus triste. Please understand.

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